Toussaint

De 1970 à 1991, pendant 21 ans, à Madagascar, je n’ai jamais entendu parler d’un temps de Toussaint ; alors que chez nous en France, cette expression est couramment employée. Un temps de Toussaint ? C’est le temps de tout mois de novembre, souvent : maussade, humide, brumeux, pluvieux…; ajoutez d’épais brouillards et parfois même les premières gelées ; tout cela sur fond de jours très courts. C’est l’ambiance de tristesse qui donne à la fête de la Toussaint un goût singulier de ‘non-fête’. Pour compléter le tableau, la Commémoration des fidèles défunts est célébrée le lendemain, 2 novembre. Alors notre fête est encore plus marquée de ce voile de tristesse accentuée d’un second nom qui souvent remplace le mot même de ‘Toussaint’ devenu : la fête des morts !
Je sais, les choses ont un peu changé… Mais pour de nombreux chrétiens encore, la Toussaint reste bien une fête empreinte de tristesse, par sa proximité avec le jour des morts… De plus, le 1er novembre étant férié, et non le 2, beaucoup de chrétiens vont fleurir les tombes de leurs défunts le jour de la Toussaint… L’invasion d’Hallowen, cette coutume venue d’ailleurs qui cherche à s’incruster dans notre société n’arrange pas notre regard sur cette fête de Tous les Saints.

Et pourtant, la Toussaint est bien une grande fête : la fête de ceux et celles que nous aimons mais que nos yeux ne voient plus. C’est la fête de la réussite définitive de nos proches – parents et amis – qui ont suivi le Seigneur tout au long de leur vie : ils sont HEUREUX ! C’est la fête de tous ces petits, ces humbles, ces silencieux, ces besogneux, ces courageux qui ont fait face aux épreuves de la vie. Elles et ils se sont reconnus, de leur vivant, dans cet homme, Jésus, et son message. Peut-être ne savaient-ils pas très bien qu’ils vivaient les Béatitudes dans leur quotidien… Et pourtant dans leurs actes, leurs attitudes et leurs pensées, ils avaient des comportements de doux, de pauvres de coeur, d’artisans de justice et de paix. Cette manière d’être, au coeur du monde, faisait d’eux de vrais disciples de Jésus ‘ami des publicains et des pécheurs’, proche des malades et des humiliés.
Arrivés au terme de leur course, ils ont été accueillis par cette parole de Jésus : « Venez les bénis de mon Père… Entrez dans la Joie promise… » Quelle grande fête ce jour de Tous les Saints !
Ce n’est pas un jour de deuil ni de chagrin, mais d’une immense allégresse.
Les chrysanthèmes, de si belles fleurs, ont, elles aussi, assez mauvaise réputation, car elles sont en pleine floraison un peu avant le 1er novembre et elle sont choisies en priorité pour fleurir nos tombes.
Dommage, cette mauvaise réputation, pour de si belles fleurs multicolores qui donnent à nos cimetières un air si festif exceptionnel, surtout si le soleil les irradie.

Ces chrysanthèmes nous ne les apportons pas sur des tombes qui contiennent des cadavres que nous voudrions honorer. Elles sont choisies et offertes à des vivants qui habitent en nos mémoires et vivent en nos coeurs. Les tombes ne sont pas leur habitat, mais un lieu du souvenir, un ‘signe’ de leur passage dans nos vies avant leur passage vers la Vie . Quand leur traversée terrestre s’est achevée ; quand leur service de femme ou d’homme a été accompli et qu’ils sont passés par la mort, leur corps a été déposé dans la tombe ou l’urne de leurs cendres dans le columbarium, pour y reposer. Mais c’est dans nos coeurs qu’ils vivent : l’amour reçu d’eux, les paroles qu’ils ont prononcées et que nous avons gravées en nous, les regards et les sourires par lesquels ils nous ont encouragés… : tout cela reste enraciné en nous.

La Toussaint, chaque 1er novembre, nous est donnée par l’Eglise pour nous réjouir de leur bonheur, accompli en Dieu-Père qui les enveloppe de sa Lumière, de sa Paix et de sa Joie.

Certes nous ne pouvons pas vraiment séparer la ‘Toussaint’ du ‘2 novembre’ si souvent appelé ‘jour des morts’ … Mais ne laissons pas le ‘2 novembre’ enlever toutes les couleurs de la fête de Tous les Saints : au contraire, que cette fête de la victoire de nos chers défunts donne sens au ‘2 novembre’ !
Nous disons, aussi bien le 1er que le 2 novembre, : ’nos morts’, nos ‘disparus’, nos ‘défunts’. Il me semble plus juste de dire ‘nos vivants’, le jour de la Toussaint. Que c’est bien, ce jour-là, de prier avec eux ; et d’oser les prier, de leur demander de nous accompagner… Le lendemain, 2 novembre, nous prierons pour ceux et celles qui ont peut-être à vivre un passage d’ajustement à l’amour de Dieu ; ce passage du purgatoire qui conduira à la pleine Lumière dans la Maison du Père.
Nos ‘vivants’ ne sont pas loin de nous. Ils veillent sur nous. Seul, leur visage n’est plus accessible à nos yeux. Mais eux, ils voient le Père et leur être tout entier est transfiguré par ce regard d’amour qui les rend pleinement enfants de Dieu… Ce Dieu qui habite en nous et en qui ils habitent… Voilà pourquoi, ils ne peuvent être de lointains étrangers, ni d’illustres inconnus pour nous. Ils sont nos proches, définitivement, en Dieu. Mais autrement que durant leur séjour sur terre.
Parmi les ‘bienheureux’ envisagés par Jésus dans l’évangile de la fête (Mat. 5, 1-12), nous avons tous un père, une mère ou peut-être notre épouse ou notre époux, ou un enfant… Nous avons nombre d’amis et
de compagnes et compagnons de route, dans cette immense foule des sauvés, des comblés de la joie de ceux qui ont parcouru la route où ils ont été confrontés à des épreuves … Nous les avons pleurés, au
moment de la séparation que nous avons eu à vivre, dans la peine et la tristesse… Désormais le temps du chagrin doit se changer en temps de la consolation en sachant qu’ils sont vivants. Après avoir cherché à bâtir leur vie sur le roc qu’est le Christ, après avoir donné du fruit en restant attaché au Cep de la vigne pour recevoir la sève de la vie de Jésus, Celui-ci les a accueillis avec miséricorde et tendresse… Nous avions peut-être été sensibles à leurs manques ou leurs défauts ; mais Jésus a vu le vrai de leurs coeurs et a reconnu leurs efforts pour vivre selon l’esprit des Béatitudes.
Vous ne trouverez aucun de leurs noms inscrits dans aucun calendrier. La fête de la Toussaint nous dit :
ne consultez plus vos calendriers. Abandonnez-les et visitez non pas les cimetières ; mais visitez votre mémoire et votre coeur ! Toutes celles et tous ceux qui ont eu une place dans votre vie de femme et d’homme peuvent avoir encore et pour toujours une ‘place’ en vous. Comment ceux et celles que vous avez estimés, aimés, et qui vous ont aimés, seraient-ils définitivement ‘détruits’ ? Non ! Ils ne sont pas
détruits, ils sont transformés : en enfants de Dieu, pleinement.

Dieu Père-et-Mère – comme les Malgaches m’ont appris à nommer Dieu – enveloppe de son Amour tous ceux et celles qu’Il a appelés auprès de Lui.
Bonne fête de la Toussaint à vous toutes et tous membres de la famille LCE !

Père Marc SOYER, Aumônier à l’hôpital Gustave Roussy

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